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Derniers Instants.

Le 1 février 2015, 12:13 dans Création 0

C’est le jour! Je le sens! Papa m’avait prévenu. « Tu verras ma fille! Tu te lèveras un matin, des fourmis dans les entrailles, les côtes qui te chatouillent, une sensation de faim sans appétit réel. Alors, tu comprendras que ton jour est venue et il te faudra choisir. Surtout, il faudra que tu n’aies pas peur! Si tu ressens ce que je viens de te décrire, si tu te rappelles de mes mots comme si j’étais en train de te les souffler, alors, tu auras bien vécu! Tu partiras mais ta vie n’aura pas été écourtée. C’est vrai que tu n’en auras plus pour très longtemps, un jour ou deux, trois si ton souhait est gourmand. Mais, le souffle de la vie sera en train de s’éteindre. Tu sais, on doit tous partir un jour. Ce qui compte, c’est d’avoir envie de se gratter l’intérieur du ventre. Ne me regardes pas comme ça. Je suis ton vieux père, mais ce message, c’est ton grand-père qui me l’a enseigné. Je ne suis pas sénile, tu sais! Tu te rappelles de ton grand-père? Avec ces choses-là, il ne plaisantait jamais! Un dernier conseil de ton vieux père, écoute-moi bien! Quand tu recevras ton avertissement prend bien le temps de dire au revoir à ton cher et tendre! Ton grand-père n’a pas eu le temps de le faire et ta grand-mère en a beaucoup souffert.» Ses mots circulaient dans ma tête. Ils empruntaient un sens giratoire, puis un autre. Ils s’arrêtaient à un feu rouge pour que je les médite et redémarraient lentement pour que je m’en imprègne. Ils finirent leur course dans une voie sans issue. Il y avait un panneau « lève-toi maintenant ». Le cerveau… Quel drôle de concept! 
J’ouvrai les yeux. 

Je tournais la tête, je voulais que la première vision d’un de mes derniers jours soit le visage de l’homme qui m’a porté à bout de cœur pendant ces quarante dernières années. Mon jumeau de l’Amour, mon partenaire de bonheur. Comme je me débattais avec la couette à fleur qui s’était partiellement glissée sous mes fesses je l’extirpai de son sommeil qui semblait plus léger que d’habitude. Il tourna la tête vers moi, souleva ses paupières si peu ridées par le temps. La surprise de ce que j’ai vu me fit « sursauter ». Il avait les yeux bleus, comme un nouveau-né. Ryder, d’ordinaire, avait les yeux verts parsemés de liserés bleu et gris. J’ai alors compris que je n’étais pas la seule appelée. Mon mari ne serait pas là pour me « veiller » lorsque j’allais passer de l’autre côté. Mon mari passera de l’autre côté avec moi! Ils n’étaient pas légion les couples qui mouraient ensemble! À peine une dizaine ce siècle durant, nous en vivions pourtant la dernière décennie! Une rumeur rodait dans les Centres d’accompagnement de fin de Vie. Des petits vieux la colportaient en racontant aux plus jeunes qu’après le dernier Souffle les couples défunts se voyaient attribuer un poste de la plus haute importance. Ils se devaient cependant d’accepter une contrepartie : l’interdiction formelle de rendre visite à leurs proches encore dotés du souffle de vie. Ce qui voulaient dire ne pas visiter leurs rêves. Ce n’était pas une décision à prendre à la légère! Il n’y avait aucun moyen de revenir en arrière! Une fois que le Maître de l’Abime vous prélevait la dernière goutte de sang présente dans vos veines afin de vous faire signer le contrat, vous deveniez un gardien des Vivants. Vous n’aviez plus accès au Lien de Parenté qui vous permettait de anter les nuits de votre famille. Vous deviez également renouveler vos vœux de mariage. Les gardiens ne servaient qu’en couple, aucune dissolution n’était accordée! Je me demandai alors ce que je choisirais Ryder. Et moi? Serais-je prête à veiller sur ceux qui fut mes semblables? J’en fus peu sûre.

Pépère ouvrit les yeux. C’était comme ça que je l’avais appelé pendant toutes ces années, lui m’appelait Mémère. Ces surnoms portaient tout l’Amour et la taquinerie qui nous faisaient. Ce qu’on a pu rire tous les deux. Parfois, nous nous regardions et nous éclations de rire. Pourquoi? Nous ne le savions pas nous-mêmes. Sûrement la joie d’être ensemble qui teintait notre vie.J’avais désormais ses prunelles dans les miennes. Quarante ans après, ça me procurait toujours la même sensation. Mon cerveau se mettait en veille, mon coeur redoublait d’efforts, j’étais habité par cet homme. Je ne m’appartenais plus, comme il ne s’appartenait plus. Je le voyais dans son regard. Nous n’étions plus qu’un déversé dans deux corps. Combien de personnes peuvent se vanter de ressentir ça? Combien peuvent lever la tête pour dire «Oui, j’ai traversé deux générations empêtrées dans ses atomes et nous fusionnons encore!»? Si vous pouviez sentir ce vêtement de fierté qui m’habille quand c’est moi qu’il regarde comme ça. Oui! à soixante ans je me comporte encore comme une gamine! C’est l’Amour, je vous parle du vrai, ça fige vos molécules et ça vous empêche de vieillir! Voilà, c’est toujours pareil. Quand il me regarde comme ça, je m’envole. 
Il me ramena sur Terre en me pincent le nez. Il brillait devant moi. Ce n’était pas l’appel des Derniers instants, il a toujours brillé, resplendit.

Ryder ne s’encombrait pas de détail, nous n’en n’avions plus le temps de toute façon! Il me dit qu’il voulait être Gardien, ne pas passer l’arme à gauche pour rien. Il me demanda si je voulais bien lui faire ce dernier cadeau et je ne pus lui répondre par la négative. Ce que nous ignorions c’est que dès l’instant où nous étions appelés ne nous ne disposions que de quelques minutes pour faire notre choix. Aussi, à peine avions nous opté pour le gardiennage, à peine notre vie fut écoulée. 

 

Pépère et moi sommes passés de notre Dernier Instant à la Chapelle de l’Abisse. Nous avions retrouvé notre jeunesse et nous allions devenir des Gardiens Des Vivants.

Dominique.

Le 28 janvier 2015, 17:19 dans Création 1

Chaque jour je profitais du trajet qui me menait à la gare pour faire un arrêt à la boulangerie de Benny. Je lui glissais quelques billets en douce et il me gardait ses invendus. J’avais un meilleur destin pour eux que la poubelle, l’estomac de Dominique.

Dominique était un homme qui vivait sur le Quai B de la gare de Nantes. Il n’était pas toujours là mais quand c’était le cas je venais lui tendre les viennoiseries de Benny. Au début, il ne les acceptait pas, gratuitement du moins. Il voulait gagner cette nourriture, ne rien me devoir. Je ne croyais pas en ce qu’il me proposait mais par respect pour ce veuf, père de trois enfants perdus, j’acceptais qu’il me fasse profiter de ses «dons».

Dominique offrait toutes sortes de choses aux gens qui attendaient leur train. Il leur lisait les lignes de la main, les mettait en garde contre un mauvais projet, un changement inopportun. Il jonglait pour les enfants et jouait du violon pour les plus âgés. Il défiait les racailles aux cartes pour les tenir loin des ennuis et offrait son escorte aux dames seules. Certaines gares sont dangereuses pour les dames seules.

Il passait les nuits d’hiver dans des hôtels miteux qui lui prenait plus cher pour une chambre insalubre, parce qu’il faisait peur à la clientèle. Il arrivait vers seize heures trente. S’installait sur le balcon quand il y en avait un, s’accoudait à la fenêtre quand il n’y en avait pas. Il attendait que le jour se fasse la belle, parlait aux étoiles en leur faisant son numéro de charme. Il n’avait plus quelles qui ne le rembarrait pas. Jusqu’à ce que la nuit pose son voile sur la ville, il communiquait avec le ciel.

Au petit matin, les yeux encore embués par les nuits pleureuses qui le chahutaient depuis le décès de sa regrettée Ingrid, depuis l’amputation de ses enfants, il plongeait dans les deux trois fripes pas si miteuses qu’il possédait encore. Il se voulait présentable pour aller gagner son quignon pain journalier. Pensant aux fois où il n’empochait rien il stoppait son geste, gardant son pull vert émeraude sur les coudes puis se fichait une claque mentale et finissait de se vêtir. 

Pas assez emmitouflé il se réinsérait au monde, retournait sur le Quai B, jamais le A, celui qui donnait directement sur le bâtiment de la gare, les gens le piétinaient, pressés par la vie qui oppresse et le temps qui manque. Pas non plus le Quai C, trop loin et les passagers n’avaient pas le même égard auprès de lui. Le Quai B c’était son domaine à lui, celui où tous ces inconnus étaient ses habitués, peut-être un peu ses amis de fortune.

Jusqu’à son dernier souffle le soir il sera retourné dans ces chambres qui devenaient un peu sa maison. 
Ainsi était la vie de Dominique! Cet homme qu’on appelait «Le Magnifique». De son vivant on le cherchait de l’oeil, on le sollicitait. il était devenu une habitude pour les voyageurs du Quai B. De son vivant…

 

Dominique est décédé un jour de décembre gelé. Un jeudi de trop à ne pas être soigné. Il finit son existence loin de ceux qui le trouvaient magnétique. Personne n’a jamais demandé qu’était devenu Dominique.

Crise De Nuit.

Le 19 janvier 2015, 13:51 dans Création 0

La robe de la nuit ne s’est pas ôtée. Le sommeil m’enveloppe encore mais, mes yeux s’ouvrent. Ils se ruent sur ma montre, c’est instinctif. Deux heures quarante du matin. Une enclume est sur ma tête. J’ai l’impression que tout mon sang est dans mon crâne. On a soufflé dans mes yeux, gonflés, ils vont éclater. Un acouphène pour tempo dans les oreilles. L’oreiller m’oppresse, le bras de chéri sur le mien m’étouffe. Il semble si paisible mais je dois me dégager. Je suis fatiguée, mon corps ne me porte plus. Je ne sais plus quel jour nous sommes. Je veux dormir. Je veux dormir. Je pourrais dormir. Non, je ne peux pas dormir. J’ai mal, trop mal. Lèves-toi ma vieille. Lèves-toi si tu veux avoir moins mal. 

Je prends mon courage à deux pieds, pour me tenir dessus c’est plus pratique. Telle une carcasse dépossédée de son âme je me rends vers la salle de bain. Chéri grogne, il n’a plus son doudou vivant pour lui tenir compagnie. Si ça pouvait être mon seul problème! Toutes les synapses de mon cerveau ne sont pas opérationnelles. Pas nécessairement en accord avec cette levée nocturne impromptue mais néanmoins récurrente elles ont décidé de ne pas faire leur boulot. Je cherche donc où j’ai mis la codéine. Pas la peine d’aller fouiller en hauteur, les enfants que je ne suis pas capable d’avoir ne sont pas là pour les prendre. Ça mon cerveau s’en rappelle. Après avoir ouvert toutes les portes du meuble je finis par tomber dessus. On dirait que je n’habite pas là, un peu comme je n’habite pas vraiment mon corps en ce moment. Je prends un verre, le remplie d’eau glacée. Non ce n’est pas un choix, c’est le robinet qui la distribue comme ça. Je plonge ladite «drogue» dedans. Une fois les bulles et la dissolution finis ça ressemble à du lait. En plus d’être infâme ça ressemble à du lait. Il faut en plus de ne plus me soulager que ça ressemble à quelque chose dont je suis intolérante! Je bois une gorgée, non il faut DES gorgées de Monster Assault, une de mes addictions, pour faire passer le goût. Au moment même où une aiguille vient se loger dans ma tempe droite Chéri vient m’enlacer, me tirer pour que je retourne me coucher. 

«Non Chéri, je ne peux pas me recoucher avec toi, j’ai trop mal. Je ne peux pas rester couchée!» Improbable, non? Les gens normaux, quand ils vont mal ils vont se coucher! Bah moi, non! Je me lève! Je dois ABSOLUMENT subir ce calvaire debout, ne pas offrir mon corps à un doux et duveteux matelas, ne pas laisser mes nerfs se détendre. Je dois rester éveillée! Dormir, ce moment de repos, ce n’est pas pour moi. Bien entendu! Mais Chéri, ne sachant pas quoi faire et paré de maladresse insiste et comme je l’aime et que je préfère être avec lui que seule avec cette agonie, je cède! Enfin, pas complètement. Oui, je reviens au lit, mais assise! L’oreiller a imposé un embargo à ma tête alors Chérie, elle reste assise! Une fois calée, Chéri s’installe contre moi, son bras sur moi. J’attends qu’il ferme les yeux et retrouve son sommeil du juste. Ça ne prend guère plus qu’une minute et à cet instant je l’envie. Je trouve qu’il a la vie belle, la vie facile. Cette injustice me révolte et je le jalouse. Pourtant, je suis si heureuse qu’il soit en bonne santé. Je me reprends, enfin, la honte me reprend et j’ouvre mon livre. Un ouvrage dans lequel je n’arrive pas réellement à me plonger car je n’ai pas vraiment envie d’être éveillée, que je suis somnolente et que je ne comprends même pas ce que je lis. Mais, j’insiste et à force ma matière grise se met au turbin. Maintenant que deux heures ont passé, que j’ai un peu, je dis bien un peu, moins mal et que je pourrais me recoucher. Mais non, car je ne suis plus fatiguée. 

Je pose l’oeuvre de Schmitt sur la table de chevet et je regarde comme je peux Chéri, vu nos différences de positions ce n’est pas évident. Il est si beau quand il dort. Il semble avoir emprunté les traits d’un ange avec son air paisible. Je me retiens de rire pour ne pas le réveiller, il est tout ébouriffé et bien que ça ne soit pas si drôle ça m’amuse. Je pense qu’il rêve car il sourit. Ça doit être bien de pouvoir dormir sans entrave, sans souffrance. Je ne sais pas ce que c’est ou j’ai oublié, mais je tente une nouvelle fois l’expérience tout de même. J’opte pour une position qui se complète à celle de Chéri, je baisse les paupières et à force de patience je finis par trouver les bras de Morphée. Il est six heures du matin, je me lève dans une demi-heure pour déjeuner avec Chéri avant qu’il ne parte. 

Quelque chose me tire de mes songes. Je mets quelques secondes à détecter que ce sont les lèvres de Chéri sur ma joue. Il veut me réveiller. Il est huit heures et demie. Il doit partir travailler. Comme d’habitude il a attendu le plus tard possible pour m’extirper du sommeil. Je voudrais lui envoyer une bonne expression mais mon sourire se coince sur mes lèvres. La douleur intense est revenue.

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